" Maman, mamée, ça y est, je sais lire !"
Publié le 15 Mars 2006

Cette crèche que m'avait offerte ma mère, je l'installais sur le buffet, dans la cuisine de ma grand’mère, à l’étage de la maison familiale. Je vivais en bas, dans une ancienne cave, avec mes parents, mes frères et sœur. Mes frères faisaient une grande crèche, avec peu de santons, perdus dans une montagne de papier-rocher et beaucoup de mousse.
C’était dans les années cinquante. C’était le temps du bonheur de l’enfance insouciante, de la joie de vivre au village, avec les chevaux, les mules et les moutons. Le temps était rythmé par les vacances, la moisson, les vendanges, le carnaval, la fête votive.
Nous vivions de peu, mais nous n’avions besoin de rien d’autre que deux bouts de bois et trois ficelles pour être les plus heureux du monde. La vie du village nous suffisait avec nos promenades dans la garrigue, le patronage du curé le jeudi et celui de la sacristine, ma marraine, le dimanche.
Je lisais « Fripounet et Marisette » auquel le curé avait abonné les enfants du catéchisme, c'est-à-dire tous les enfants, même ceux dont les parents n’étaient pas, comme on le disait alors, des gens d’église. Chaque nouveau numéro était attendu avec la promesse d’aventures nouvelles, mais aussi avec l’inquiétude de savoir comment nos jeunes héros parviendraient à vaincre les pièges que le renard et le loup passaient leur temps à inventer.
Le monde, le nôtre, celui de nos parents, nous appartenait. Je n’avais pas l’idée ni l’envie d’aller voir ailleurs. Nous avions avec mes cousines et les autres enfants de mon âge trop de choses à faire, trop de jeux à inventer pour imaginer une autre vie que celle-là. Pourtant nous avions peu de jouets, trop chers pour la plupart des familles d’entre nous. Nous étions savants de tout ce que nous transmettait avec passion le couple d’instituteurs de l’école laïque. Apprendre exigeait certes des efforts, mais c’était une joie.
Le soir, je faisais mes devoirs dans la cuisine du haut, aidé par ma grand’mère. Je me souviens du jour où sortant de l’école, après avoir vaincu avec succès l’épreuve de la dernière leçon du manuel justement intitulée « je sais lire », j’ai vécu mot à mot le texte de cette lecture dont je n’ai rien oublié, qui disait : « …brandissant son premier livre de lecture il arriva tout fier à la maison en disant fou de joie, maman, ça y est, je sais lire » ! Je m’étais contenté en arrivant ensuite à la maison de vivre le récit de ce texte en ajoutant "mamée" à "maman, ça y est, je sais lire" ! C’était quelques années avant la terrible gelée de février 1956.
J’ai la chance aujourd’hui d’habiter cette maison, l’hiver à l’étage, l’été en bas où les pièces voutées sont plus fraîches. C’est là que début novembre je commence le chantier de la crèche qui monopolise pas mal d’heures de mon temps jusqu’au 20 décembre.