Quand passait la batteuse

Publié le 13 Juin 2006

J'entends encore le bruit du moteur de l'immense batteuse arrivant au village pour la moisson. Avec les autres enfants on sautait de joie en criant "la batteuse arrive , elle est là..." Depuis plusieurs jours les hommes avaient entassé les gerbes de blé les unes sur les autres pour construire d'immenses meuls installées sur le plan de derrière la cave coopérative. On aurait dit de grands chapeaux de géants.Toute la récolte du village se retrouvait là. En fait, une vingtaine de meules en tout, peut-être plus, peut-être moins, je ne sais plus. les champs de blé occupaient bien moins de place que les vignes qui s'étendaient tout au long de la plaine, immense cuvette au pied du village.

Je revois encore la batteuse frémissant dans un bruit de moteur assourdissant aspirer telle un dragon les gerbes de blé, les battre sur un long tapis tandis que notre père se dépêchait d'installer le sac de toile à la sortie pour récolter le grain qui glissait à toute vitesse en dégageant ce parfum de céréale qui envahiossait tout l'espace. Les bottes de paille sortaient de l'autre côté, et chacun repartait avec ses trésors. Je ne sais plus vraiment si notre père vendait le blé mais je sais qu'une bonne part de la récolte servait pour les animaux, et la paille pour renouveler chaque soir leurs litières. Ah cette douce odeur enivrante de la paille dans l'écurie qui finissait par recouvrir, absorber celle plus acide et moins agréable du purin... et puis écouter le bruit tranquille et reposant des machoires du cheval mangeant sa ration de foin, quel bonheur !

Je croyais que ce monde là avait quelque chose d'immuable et d'éternel, que cette vie là durerait longtemps. Quand on est enfant on n'imagine pas qu'on va grandir si vite et que tout ce monde est appelé à disparaître, à n'être plus que souvenirs lointains. Pourtant j'entends encore la voix de mon frère m'appeler en criant "viens vite voir la batteuse arrive !". Reste encore de tout cela la cloche de la place de la mairie qui sonne toujours les heures de cette même note d'un son aigrelet, un peu félé mais violent, qui vient percer l'air comme un grand coup de couteau qui manquerait sa cible.

Rédigé par Daniel

Publié dans #crèches et santons

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