lou santonejaire

Lou santonejaire, (prononcez "santonédjaïré") c'est en languedocien celui qui santonèje. Santonéjer c'est se prendre un peu pour un santon, faire le santon. Vous l'avez compris, tout petit, si je ne suis pas né dans une crèche, j'ai du y tomber dedans.
Mon blog raconte: des histoires de santons, de crèches, de traditions, de taureaux, la vie du
village,  et autres radotages sur le passé et  la vie d'aujourd'hui.
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Samedi 10 juin 2006

Les"bogues", vous pouvez chercher tant que vous voudrez dans vos dictionnaires, vous trouverez pas. J'exagère. Si, quand même. Vous trouverez le bogue comme terme francisé de l'anomalie informatique que désigne le bug. Le bogue c'est aussi l'enveloppe hérissée de piquants qui protège châtaignes et marrons, mais chez nous ça voulait dire autre chose. Je ne sais plus si c'est nous les enfants qui l'avons inventé ou si c'est nos aînés. Mais voilà, pour nous, le bogue c'était un pauvre, un vrai. Il y en avait deux ou trois, mais j'en connaissais au moins deux. Celui-là habitait une toute petite construction, une sorte de remise  minuscule perdue là où s'arrêtent les maisons, là où commence la garrigue. C'était vers la route des carrières. Il n'y avait pas de porte. On pouvait entrer chez lui quand il allait traîner sa misère au village. On avait peur bien sûr, mais encore une fois, poussés par la curiosité et notre envie de savoir qui était ce personnage étrange, on allait en son absence inspecter sa masure. Des traces de feu à même le sol, pas de cheminée, peut-être une vague ouverture dans un coin de ce qui n'avait rien à voir avec un toit en tuiles. Une ou deux vieilles casserolles dont le rétameur n'aurait même pas voulu. Quelques vieux quignons de pain, des os par terre, résidus de son dernier festin, sans doute un lapin piégé au collet. Oui tout cela m'effrayait mais m'intéressait au plus haut point. A partir de là, avec les autres enfants, nous imaginions les pires des histoires. Le bogue à coup sûr devait bien être un peu sorcier, il devait connaître des secrets. On ne le voyait presque jamais. C'est qu'il devait parcourir la campagne pour trouver de quoi manger. Il ne venait pas chez les gens faire la mendicité. Un jour il est venu à la maison pour offrir un grand panier de champignons. Grand bruit dans la cuisine. tout le petit monde familial est en émoi. Notre mère ne sait pas comment le remercier. Une assiette de soupe sans doute. Et après un verre de vin. Mais ce n'était pas un ivrogne, c'était un homme de la nature, un des derniers hommes libres du village. Il guérissait le feu, il devait connaître le ciel est les étoiles qui passaient à travers sa toiture la nuit. Chez nous, personne ne savait ramasser les champignons, c'est à dire ne cueillir que les bons, les comestibles. C'était pas dans nos habitudes. On se méfait des empoisonnements. A cette époque le journal faisait ses choux gras avec de tels faits divers. Je n'ai jamais vraiment pardonné à notre mère, à l'issue de nombreuses palabres avec notre grand'mère, d'avoir décidé après le départ du bogue d'aller jeter son cadeau au tas de fumier situé au fond de la cour de derrière. Je ne comprenais pas le monde des adultes. J'ai compris bien plus tard que ce jour-là j'avais perdu la clé de la porte de la liberté, la vraie, celle que l'on trouve dans la nature apprivoisée, pas forcément hostile, quand on sait, en vivant avec elle, prendre le temps d'apprendre ses secrets.

encore le peillarot de Paul Fouque, vu de face, son visage est celui d'un jeune, pas de rides, pourtant son regard semble bien exprimer toute la misère du monde.

Vendredi 9 juin 2006

Il va son train dans les rues du village en criant et chantant d'une seule voix : "peillarot peillarooot, pel de lapin, pel de lapin, y a pas des peilles?". Le peillarot c'est le chiffonnier, il récupère les vieux habits, les chiffons, les peilles. Il porte sur le dos un grand baluchon dans lequel il enfouit tout ce qu'il ramasse. Parfois il promène une vieille poussette d'enfant pour charger sa marchandise. Il fait peur aux enfants qui ne comprennent pas ce qu'il peut bien faire de toutes ces vieilles "roupilles". Une activité aussi mystérieuse ne pouvait être à nos yeux que suspecte, cacher autre chose. De là à le soupçonner de se livrer à je ne sais quel trafic d'enlèvement d'enfants pas sages à l'école... le pas était vite franchi surtout quand certains jours flottait dans l'air des menaces du genre : si tu ne travailles pas bien à l'école, le peillarot t'emportera quand il passera". La réputation d'ivrogne qui collait au personnage n'était pas faite non plus pour nous rassurer bien au contraire elle ne faisait qu'aggraver notre peur. Voilà un personnage des rues pour lequel je n'ai jamais éprouvé la moindre sympathie, rien qu'à l'entendre s'approcher de la maison en vocalisant son "peillaroooot, pel de lapin..." j'étais terrorisé, mais par curiosité ou rien que parce que sa venue était un évènement important de la vie du village, j'observais ces faits et gestes. Quand on n'avait pas de peilles à lui donner il demandait comme en compensation à sa déception si on ne pouvait pas lui donner un peu de vin à boire dans une vieille boîte de conserve qui lui servait de verre. Notre père lui donnait du vin, mais notre mère lui faisait la morale et versait dans sa gamelle improvisée deux ou trois louches de bonne soupe en lui disant que ça lui ferait davantage de bien. Le peillarot faisait partie des pauvres qui passaient auxquels on donnait toujours un morceau de pain et de la soupe.

Le chiffonnier de Paul Fouque ressemble bien au peillarot de mon enfance. A le voir avec son grand sac sur l'épaule je comprends qu'il ait pu m'inspirer autant de terreur que de curiosité. Personnage des rues, montré du doigt par les braves gens, comme le gitan, c'est un exclu de la société. Cela suffit à le rendre attachant et à pardonner son ivrognerie. Il a droit pour cela à une place d'honneur dans la crèche. Mais à part Paul Fouque et quelques autres, je n'ai guère vu de santonniers lui réserver les honneurs de l'argile.

Paul FOUQUE, le chiffonnier, 13cm.

Mercredi 7 juin 2006

Merci Alysiane pour ces deux belles photos prises à Ramatuelle lors du salon de Pâques. Moi qui n'aime pas les santons habillés, là je dois avouer que je reste sans voix. J'ai déjà raconté ma visite à son atelier qu'elle partage avec sa fille Isoline à Pujaux dans le Gard. Je m'empresse de publier ces photos. Je dois retourner à Pujaux bientôt et maintenant que j'ai un superbe appareil réflex-numérique, j'espère bien revenir avec des photos à défaut de santons qui bien sûr valent trop chers pour ma modeste bourse, car il s'agit de pièces uniques qui demandent des heures et même des semaines de travail et surtout beaucoup d'amour dans la recherche de la perfection pour créer de tels chefs-d'oeuvres.

santons Elisabeth Fontanille, photos Alysiane.

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