lou santonejaire
Lou santonejaire, (prononcez "santonédjaïré") c'est en languedocien celui qui santonèje. Santonéjer c'est se prendre un peu pour un santon, faire le
santon. Vous l'avez compris, tout petit, si je ne suis pas né dans une crèche, j'ai du y tomber dedans.
Mon blog
raconte: des histoires de
santons, de crèches, de traditions, de taureaux, la vie du village, et autres radotages sur le passé et la vie
d'aujourd'hui. Et merci ami(e)s si vous voulez bien ajouter un commentaire ici ou là
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Interdiction de copier photos ou textes
Je reviens sur ma récente visite chez Robert Canut à Tulette. En fait de photos, je présente toutes mes excuses, mais je n'en ai fait que deux, à peu près les mêmes. Pour deux raisons. D'abord la pellicule de mon appareil photo (je suis encore à l'ère argentique, mais plus pour longtemps) arrivait au bout de son rouleau, ensuite je n'avais guère fait l'effort de m'en procurer une toute neuve malgré mes déclarations répétées à mes amis.
Ca peut paraître bizarre, mais voilà, quand je vais chez un santonnier, surtout chez Robert Canut, je n'y vais pas en touriste, appareil photo en bandouillère. Je n'aime pas ouer au touriste. Quand je visite des monuments, une ville, un pays, j'ai toujours un peu la honte de venir déranger les gens chez eux. La veille, justement, un car de touristes japonais, envoyé par je ne sais quelle organisation de margoulins, avait fait halte chez lui et avait bombardé à coups de clics de photos tout ce qui pouvait l'être. R. Canut, c'est normal, ça lui a fait plaisir de savoir que des japonais s'intéressent à ses santons. Mais en même temps, j'en suis pas si sûr que ça, je me demande même si ça le gêne pas en quelque part de se voir ainsi réduit à un simple objet de curiosité. Son travail mérite bien une autre forme de reconnaissance, comme en témoigne par ailleurs son titre de meilleur ouvrier de France.
Le long et patient travail accompli depuis des années pour produire tous ces chefs d'oeuvre d'argile peinte, ne peut pas être transmis, compris lors d'une rapide visite coincée dans un programme surchargé de choses d'ici à voir et à découvrir. La photo n'est souvent qu'un simple cliché, un souvenir de vacances pour touristes pressés qui n'ont pas le temps de voir comme il faudrait pour se fabriquer de vrais souvenirs. Ceux-là, les vrais souvenirs, ils n'ont pas besoin de photos, ils nous habitent, on les garde en nous et leur force est celle du temps qu'il a fallu pour qu'on se les fabrique à coups de rencontres, de hasards, d'émotions partagées sur ce qui tisse peu à peu l'essentiel d'une vie.
Alors, pourquoi publier sa photo ici? Parce que, sans prétendre y arriver, j'essaie, à ma façon, avec mes recettes, mes souvenirs, de proposer une approche du monde de la crèche et des santons qui soit la plus authentique et le plus vraie possible. Cela fait longtemps que je tourne autour du monde des santonniers. Et en publiant cette photo, c'est un hommage sincère que je veux rendre à tous ces génies, travailleurs infatigables de l'argile, de la terre. La terre, c'est vrai, y a pas photo comme on dit, ça colle aux semelles, ça ne ment pas.
Robert Canut est un des rares santonniers capables de réaliser une scène aussi élaborée que celle de ce paysan labourant son champ à la charrue que tire le cheval. Cette composition témoigne de l'attachement véritable du santonnier à ce qu'était jadis la vie simple du laboureur travaillant la terre pour en vivre.
Quand je regarde de près cette évocation du labourage, je retrouve tout de suite le monde rural de mon enfance et je sens l'odeur de la terre fraichement labourée sur laquelle on n'ose pas poser ses pas de peur de laisser des traces sur le sillon immaculé. Je vois les insectes attirés par les nourritures que libère la terre retournée. J'imagine le laboureur marquer un temps d'arrêt pour boire à la gargoulette en approchant de ses lèvres la gourde enveloppée d'un chiffon de feutre humide pour garder au vin coupé d'eau toute sa fraicheur. Les santons de Robert Canut ouvrent grandes les portes de notre monde imaginaire.
De Robert Canut, j'ai déjà présenté quelques uns de ses santons, les trois arlésiennes, la cardeuse, le laboureur. J'en ai d'autres en réserve. Je veux dire par là que ses créations figurent en bonne place un peu partout dans ma crèche. La charrette bleue n'est pas un santon, ou plutôt un santon particulier : il s'agit d'une scène où le cheval est attelé à une charette conduite par un paysan. Scène typique et familière de la vie rurale d'antan. Figure vivante et symbolique d'un monde aujourd'hui disparu.
Robert Canut a son atelier du côté de Tulette au pied du Ventoux, dans cette Drôme provençale où coule le bon vin des côtes du Rhône. Robert Canut ne santonèje pas, il fait mieux, il est déjà un santon à lui tout seul avec ses cheveux embrousaillés par le mistral, son inséparable chapeau, son grand tablier et son brin de romarin aux lèvres. Fidèle à la tradition, il est le dernier représentant de la famille des santonniers dignes de ce nom. Il travaille seul, le santon est sa création totale. Un santon Canut ne ressemble à aucun autre tant son style est unique. Chaque santon est presque une pièce unique. Sa fabrication est en nombre limité et il faut passer commande, être patient, savoir attendre un an et parfois plus pour avoir la pièce convoitée, aperçue dans la vitrine ou déjà mise de côté pour un autre heureux acquéreur. Ses santons il faut les mériter. Bien sûr, ils sont bien faits, ils sont réalistes à souhait, mais n'ont rien à voir cependant avec les jolies figurines de certains de ses collègues qui, trop bien faites, ont quelque chose de saint-sulcipien. Les santons de Robert Canut ont quelque chose de plus qui fait qu'ils sont bien vivants, ils sont du pays, on les voit marcher, on les entend parler, vivre au rythme de leur temps, de leur métier. Ses santons bien sûr lui ressemblent, ils sont figés dans une attitude familière où, comme lui dans son travail, ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. Là est son secret, le secret de leur beauté. Bien sûr il y a aussi ses couleurs, ses poudres de couleurs qu'il broye lui même. Son bleu notamment est unique et il n'y a guère que chez Carbonel où on retrouve un usage de la couleur aussi abouti. Le bleu traditionnel des charrettes prend chez Canut une dimension quasi-religieuse. Je vous laiise à sa contemplation.



